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 Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?

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MeitanteiEdogawa
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MessageSujet: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mar 24 Avr - 13:34

Cette idée me trottait depuis un certain temps dans l'esprit, mais je n'étais pas encore sûr de la forme que cela devait prendre. J'ai longuement hésité à ouvrir un blog, mais j'ai finalement, sur les bons conseils de Kadkid, préférer distiller ça tranquillement sur le forum.

Mais qu'est-ce que c'est que ce topic ? Qu'est-ce qu'il va y avoir ? Je crois le titre on ne peut plus clair : tout simplement quelques pastilles historiques sur des choses qui m'intéressent et que je trouve intéressantes ou importantes à partager. Que ça soit pour tirer à boulets rouges sur des préjugés terribles, pour apporter des éléments qui permettent de comprendre des problématiques actuelles ou même juste pour l'exercice de style.

Il est plus facile de voir ce que ça donne en étant dans le vif du sujet, donc je clos cette petite introduction avec le sommaire des billets qui se trouvera ici (et mis à jour à chaque nouvelle pastille).



Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?
Introduction : Pourquoi le Moyen-Âge est une époque où tout le monde est malade et où il fait froid ?
Partie I : L'Occident chrétien, une histoire d'amour entre les Francs et le pape
Atelier de l'historien 1 : L'exégèse par l'image
Partie II : Byzance, la crise iconoclaste est-elle une crise générale ?
Partie III : les Vikings, des hommes méchants qui pillent les villes et violent les femmes ?
Partie IV : Une première culture européenne ?
Partie conclusive : Comment aborder le Moyen Âge central ? Le développement des villes et la réforme grégorienne


___________________________________

Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ? - Introduction générale
ou pourquoi le Moyen-Âge est une époque où tout le monde est malade et où il fait froid ?


Il me semble nécessaire de commencer avec ce terrible préjugé qui court depuis bien trop longtemps (plusieurs siècles, a minima), qui a tendance à évoquer le Moyen-Âge, et particulièrement ses débuts, comme une période obscure. Bien sûr, aujourd'hui, il n'existe plus d'historiens qui osent penser cela sans nuance, mais ça n'est pas le cas du grand public qui est nourri d'idées fausses. Qui n'a jamais pensé au Moyen-Âge comme une époque où les gens ont froid, sous un ciel gris, les ventres criant famine. Je carricature évidemment, mais ça n'est pas si loin des représentations qu'on peut trouver ici et là. Plusieurs points vont retenir mon attention sur ce thème et nous allons essayer d'en faire un rapide tour :

- le haut Moyen-Âge (c'est-à-dire ses débuts) n'est pas sombre ! => nous allons essentiellement nuancer le propos en montrant que ça n'était évidemment pas le cas, même si on se gardera de présenter la période comme une renaissance incroyable sans problèmes ;
- pourquoi a-t-on cette image aujourd'hui ? => problématique qui renvoie un peu à l'historiographie (c'est-à-dire à l'histoire de la discipline historique), nous allons chercher les raisons d'une telle représentation de la période chez les historiens et dans les sources ;
- de l'importance de l'histoire => je commence avec ce thème, parce que je trouve qu'il cristallise bien les enjeux de l'histoire, donc nous allons partir de là pour une grande aventure dans toutes les périodes de l'humanité.

Je découperai ça en plusieurs parties. Nous commencerons ici avec une approche générale et nous étudierons ultérieurement plus en profondeur respectivement l'Occident et l'Orient pour entrer dans des détails intéressants (les partages des territoires durant les Mérovingiens et Carolingiens, la crise iconoclaste, etc.)



I. Définition d'une période

Déjà, de quoi parle-t-on ? L'expression « siècles obscurs » est particulièrement floue et il faut déjà que nous définissions dans le temps et dans l'espace ce terme. Vous savez sans doute que l'on date le passage de l'Antiquité au Moyen-Âge à 476 qui est la date de la chute de l'Empire romain d'Occident. Si elle a le mérite d'être symbolique, la date invoque l'idée d'un écroulement sec sans transition. Ca n'est évidemment pas le cas. De fait, nous allons commencer à parler de notre période dès le IVe siècle de notre ère pour se donner un peu de flexibilité et présenter le contexte, même si la littérature historique date le début des siècles obscurs un peu après. Nous la terminerons à la fin de l'Europe carolingienne, que nous pouvons dater vers 888, qui marque un vrai bouleversement à l'échelle du continent.

En ce qui concerne la zone géographique, nous allons nous cantonner à l'Europe, puisque cette expression a été . Ainsi, le territoire que nous couvrons ira de l'Océan Atlantique à Constantinople sur la Mer Noire. Du nord au sud, nous allons explorer l'Europe de la Méditerranée jusqu'aux territoires qui sont juste devant la Scandinavie (les Vikings). Si vous voulez, nous allons surtout étudier deux civilisations : le groupe de ce qu'on appelle les royaumes barbares, selon l'expression maintenant commune, et l'Empire byzantin, c'est-à-dire l'Empire romain d'Orient.

Le choix de ces bornes n'est pas anodin. Pour la temporalité, cela exprime le passage d'un système à un autre. Du contrôle politique romanisé avec une aristocratie sénatoriale, nous parcourerons les siècles pour arriver sur le système de féodalité qui ne doit pas vous êtes trop étranger. Géographiquement, nous faisons le choix d'explorer les restes de l'Empire romain, en évacuant les parties très orientales et l'Afrique, dans le sens où l'acceptation des âges sombres ne prend pas vraiment en compte l'expansion musulmane. Un sujet intéressant que nous traiterons peut-être une autre fois.


II. C'est la chute de Rome, oui ou non ?

Dans les repères qu'on apprend lorsqu'on est à l'école primaire ou au collège, on parle de la « chute de Rome ». Cela traduit l'aspect inopinée de l'événement. 476 aurait été une clef traumatisante pour les contemporains, signe d'un bouleversement du tout au tout. Il convient d'être beaucoup plus nuancé. Un ouvrage essentiel qui a ouvert la voie à l'étude précise de cette période est la fameuse Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain de Gibbon, à la fin du XVIIIe siècle. Étude importante, elle cite les raisons du déclin de l'Empire d'Occident en remontant au IIe siècle de notre ère. Depuis, les historiens ont repris la structure et il est important de donner les deux courants majeurs actuels.

Contrairement à ce que beaucoup pensent, la discipline historique n'accepte plus vraiment le terme d'« invasions barbares », au sens où il n'y a pas vraiment eu d'invasions qui auraient déferlé sur les villes romaines et, grâce au hasard, conduit à la prise de Rome. Plus que de raisonner comme ça, les deux courants majeurs existent. Les movers pensent qu'on peut certes attribuer les raisons du déclin de Rome majoritairement aux migrations barbares. Les shakers préfèrent dire que les barbares ont accéléré les crises internes qui existaient déjà.

On adhère à ce que l'on veut, mais je vais essayer de faire un rapide tour d'horizon des différentes causes, sachant que j'aurais sans doute des partis pris au cours de ce billet, mais j'essaierai de les indiquer :

- déclin de l'économie romaine : elle commence véritablement au Ve siècle, mais on peut en voir les signes avant-courreurs par le passé. Pour faire simple, l'Empire romain a connu une extension remarquable (image) jusqu'à se stabiliser. Mais l'arrêt des conquêtes ne veut pas dire l'arrêt des guerres, bien au contraire. Il faut financer la défense des frontières (le limes). Or, il était plus difficile de mobiliser des armées sans rémunération de terres (puisqu'il n'y a plus de conquêtes). De fait, le gouvernement s'est tourné vers des barbares qui ont intégré les rangs de l'armée. Ils ont reçu quelques terres à la zone frontalière et sont devenus des fédérés qui acceptent l'autorité de l'empereur romain. Néanmoins, il faut les payer et cela a causé une pression fiscale incroyable sur le contribuable, qui a souvent tenté de fuir les percepteurs d'impôts. De ce fait, on a un mouvement général de régression.
Notons toutefois que l'Orient romain est resté riche bien plus longtemps et n'a pas connu ces problématiques, puisqu'il a su gérer le problème barbare (on y revient juste après). D'où la survie de l'Empire romain d'Orient, en partie.

- l'expansion germanique : un gros problème est la pression des barbares par le déplacement des peuples. Au lieu d'utiliser le terme d'invasions, nous préférons celui de migrations. En effet, une des grandes causes est le déplacement au Ve siècle des Huns d'Attila qui ont exercé une pression sur l'est de l'Europe d'où un mouvement des populations vers l'ouest. De là, on se retrouve dans la logique des pillages pour survivre et la technique romaine des fédérés qu'on a expliquée plus haut. De manière générale, la conséquence de cela est que le pouvoir se reposait sur des forces non-romaines qui se donnaient au plus offrant, cela a bien sûr causé des guerres internes désastreuses.

- les problèmes politiques : parce que, grosso modo, l'Empire romain était séparé en plusieurs morceaux depuis la fin du IIIe siècle avec le système de la Tétrarchie instauré par Dioclétien. Pour faire simple, il y a deux Augustes qui ont chacun un César (qui leur succédera) et chacun gère un bout de l'Empire. C'est pratique, parce qu'on décentralise un peu les tâches, ce qui permet de répondre plus efficacements aux problèmes locaux. De cette façon, l'Orient romain a réussi à renvoyer les barbares qui l'attaquaient vers l'Empire d'Occident, pour ne pas avoir à gérer ce problème. La conséquence, c'est qu'il y a beaucoup de gens qui vont entrer en compétition pour le pouvoir ultime en essayant de réunir l'Empire. C'est le cas de Constantin (qui a fondé Constantinople en 330, la « Nouvelle Rome ») en ayant usurpé le pouvoir après être revenu de Bretagne (= Grande-Bretagne). Bref, des complots, des intrigues, des jeux de pouvoir, cela a évidemment affaibli la cohérence globale de l'Empire. Je ne vais pas plus rentrer dans les détails, parce que c'est assez technique avec beaucoup de trahisons, etc. Mais vous pouvez vous intéresser aux personnages de Stilichon ou d'Aetius, si vous vous approfondir le sujet.

Bref, tout cela a causé du désordre, qui ont profité à certains barbares. Je pense surtout au sac de Rome en 410 par le wisigoth Alaric Ier, qui était beaucoup plus douloureux dans l'esprit des contemporains que 476. Mais oui, on retient cette date où Odoacre dépose l'empereur Romulus Augustule (d'origine barbare, d'ailleurs !), avant d'envoyer les insignes à Constantinople. Et ce dernier point, c'est important.


III. L'entrée dans un déclin dû à la barbarité ?

Bref, les insignes sont envoyés à Constantinople. Cela montre à quel point les barbares (qui étaient, je le rappelle, déjà installés sur le territoire romain depuis des décennies) accordaient prestige et légitimité aux cadeaux de l'empereur d'Orient. De fait, il convient de ne pas opposer culture romaine et culture barbare. Déjà, parce que les deux ne sont pas forcément si éloignées, à force des rapprochements passés. Ensuite et surtout, parce que les barbares n'ont jamais voulu imposer leur culture. En vérité, les deux existaient en parallèle, avec une grande postérité de la culture classique romaine. Par exemple, l'aristocratie sénatoriale romaine continuait à truster les positions élitistes, comme les épiscopats (les évêques). De l'autre côté, l'élite barbare avait plutôt des postes de comtes, c'est-à-dire des charges civiles et militaires. Les deux coexistent avant de plus ou moins fusionner au VIe et VIIe siècle.

Nous ne rentrerons pas dans les détails, car ça n'est pas un cours magistral, mais je vais donner quelques points clefs à saisir.

Il est important de se souvenir que l'Europe était chrétienne, n'oubliez pas que depuis le 8 novembre 392, l'Empire romain avait le christianisme comme religion officiellle, du fait de l'empereur Théodose. En cela, on voit bien qu'il y a une continuité entre l'Empire romains et les royaumes barbares qui se sont fondés. Alros, bien sûr, il y a des différences entre les cultes. Les barbares suivent encore pendant un temps un rite homéen qui est différent de celui qui est reconnu valide par les différents conciles (= réunions d'évêques pour débattre sur une question). Néanmoins, un mouvement d'évangélisation va suivre pour retourner aux rites romains. Cela coïncide avec l'essor du monachisme (= les monastères), excellent exemple de la diffusion du christianisme dans toute l'Europe et surtout en Angleterre.

En parlant de l'Angleterre, un point intéressant est la présence des villes. Ces dernières sont des images de la romanité. Si elles commencent à se vider de leurs populations après 476 (parce que chute démographique et parce que les barbares préfèrent vivre à la campagne), elles restent tout de même des centres importants, surtout pour l'épiscopat qui en fait son siège. Si j'en parle, c'est parce que ça pourrait être un élément de divergence entre la culture romaine et la culture barbare, mais il ne faut pas oublier que les barbares préfèrent la campagne, parce qu'il y est plus facile de chasser (signe de courage et de valeur qui s'accordent avec les vertus barbares). Mais il existe encore une écologie entre villes et campagnes qu'il ne faudrait pas négliger. Pour revenir à l'Angleterre, cette dernière était moins romanisée, donc le réseau de villes était plus lâche. Grosso modo, ça signifiait que le rôle d'évêques revenait aux abbés des monastères. C'est intéressant, parce que ce sont ces derniers qui iront faire des missions d'évangélisation, plus tard, mais on n'en parlera pas plus.

En ce qui concerne l'éducation, on tend à dire qu'elle est encore majoritairement héritée de la romanité jusqu'au VIIe siècle. De même, n'oublions pas que les Pères de l'Église (= les personnages de l'époque qui ont massivement contribué par leur théologie) étaient fortement liés à l'éducation romaine. Je prendrai seulement l'exemple de Saint-Augustin dont vous avez dû entendre le nom. Son ouvrage majeur sur la Cité des Dieux est fortement imprégnée d'idéaux romains classiques, même s'il y a évidemment l'apport chrétien. Il est le bon exemple d'une synthèse entre les deux. Saint-Augustin restera la source philosophique la plus étudiée durant le Moyen-Âge et est toujours un auteur d'importance de nos jours.

Tout cela pour dire que non, il n'y a pas eu un déclin exceptionnel à cause de la barbarité après 476. Mais pourquoi a-t-on eu cette image ?


IV. Ce qu'on tire de l'historiographie et des sources

Même si les contemporains sentaient que l'âge d'or de la civilisation romaine était passée, il avait un avis assez nuancé, car les siècles qui suivaient étaient bien une continuité de l'héritage romain, mêlé à d'autres influences. Les Lumières ont beaucoup critiqué le Moyen-Âge comme période de l'obscurantisme, pour mettre en valeur leur rationalisme. Néanmoins, il convient de prendre du recul sur la situation. Cette idée a donc été construite par des personnages qui avaient une vision essentiellement politique/idéologique et non historique. En vérité, si les sources manquent (d'où cette critique de barbares non-civilisés), il faut savoir raison garder. En premier lieu, les traces écrites que l'on a, si elles sont assez limitées, restent essentiellement des textes de loi (le fameux Bréviaire d'Alaric) qui est une recompilation du Code Justinien, fameux ouvrage qui est la référence médiéval en terme de droit), ou des chroniques d'évêques. Cela marque quand même un certain niveau d'éducation, a minima dans les hautes sphères, ce qui n'était pas différent de l'Empire romain. En ce qui concerne les traces archéologiques, les barbares ont construit peu de bâtiments résistants et ont surtout réutilisé des villae dans les campagnes ou autre. On a donc surtout du mobilier funéraire, c'est-à-dire des choses qui ont été enterrés avec les défunts dans des tombes que nous appelons « habillées ». Dans ces tombes, le mobilier est essentiellement des trésors qui montrent la richesse ou non des personnes, mais il ne faut pas les traiter si facilement, parce qu'on pourrait oublier des rites de transmission d'objets au sein de la parentèle qui décrivent des pratiques culturelles intéressantes. De fait, absence de sources ne veut pas dire absence de civilisation.

Une image qu'on a aussi est celle d'un temps où la violence était prépondérante. C'était le cas, à n'en pas douter, mais encore une fois, il faut savoir nuancer. Déjà les auteurs romains soulignaient le courage des barbares et leur honneur au combat qui rappelaient un temps où les Romains avaient de la vertu martiale. Surtout, la violence est codifiée dans l'univers barbare, notamment franc. On a en tête l'image de la faide, c'est-à-dire une vengeance qui s'exprime par phases ponctuelles et qui opposent deux grands groupes (familles, parentèles, amis). Bien sûr, il y avait des assassinats très cruels, mais la logique voulait que la paix et la conciliation ne pouvaient être atteintes qu'une fois un certain seuil de violence franchi. Cela mettait d'ailleurs emphase sur les liens très proches qui pouvaient lier des amis. Ce système disparaîtra plus tard, sous les Carolingiens, chez lui l'État aura le monopole de la violence légitime. Grosso modo, aujourd'hui, l'histoire des émotions tend à montrer que la colère n'est plus une émotion forcément négative (la colère royale est un signe très important, par exemple).

On voit bien qu'il faut remettre les choses dans leur contexte. Nos pratiques actuelles ne sont pas pertinentes pour juger des époques passées, où les moeurs étaient différents.


V. Les siècles obscurs et leurs enjeux

Cette période est incroyable dans la résonnance qu'elle a eue par la suite. Déjà, sous la IIIe République, on a eu l'apparition d'un mythe comme quoi Charlemagne était l'inventeur de l'école, chose que vous avez probablement déjà entendue quelque part. Cette idée est évidememnt fausse, mais c'est à cause de Notker de Saint-Gall, qui dans sa Vie de Charlemagne, raconte que ce dernier serait allé dans une école pour tester les connaissances des élèves, disant que les enfants de nobles qui ne travaillaient pas n'auraient pas de charges publiques qu'il réservait pour les enfants de condition modeste. Bref, anecdote faussée, évidemment, car la Vie de Charlemagne est un ouvrage idéologique qui a été écrit pour Charles III dit le Gros, un descendant de Charlemagne.

Cette anecdote a été reprise pour illustrer comment Charlemagne, préfigurateur de la France, est le symbole de la renaissance intellectuelle. Si ça n'est pas forcément faux, le rôle qu'on lui prête est largement exagéré et sert la propagande nationaliste française après la défaite de 1870-1871 face à la Prusse. De même, l'école historique allemande a délibérément regrouper des tribus barbares qui n'avaient aucun rapport pour illustrer la grandeur d'une nation allemande qui serait unie par le sang. On voit ainsi que l'histoire nous est narrée pour servir à des desseins politiques, en opposant un déclin avec la résurgeance de figures ou de peuples qui seraient les Messies dans une époque à forte connotation de fin du monde. On a donc créé des peuples qui n'ont aucune validité réaliste à l'époque (c'est ce qu'on appelle l'ethnogénèse). Cela est évidemment exagéré.

Là où le travail de l'historien est difficile, c'est que les outils que nous utilisont aujourd'hui ont été créés justement au XIXe siècle, pendant cette ère des constructions nationales et notre matériel de base est donc teintée d'une marque politique fortement subjective. Là se trouve la difficulté. Notre discipline est essentiellement politique et utilisée à tort et à travers par n'importe qui pour justifier des positions idéologiques qui n'ont rien à voir avec la réalité historique. Bien sûr, les idéologies font partie de l'Histoire comme les événements. Tout comme l'Histoire est construite à partir des mémoires et des rêves des gens. Mais il faut savoir, en temps d'étude, conserver un regard froid, critique et lucide sur la situation réelle des choses. Ne pas s'enfoncer dans des pièges tendus par des pseudo-historiens et revenir à l'essentiel, même si cela peut-être plus complexe qu'une explication créée des siècles plus tard pour justifier ce que l'on ne comprend pas.

C'est le but de ces billets : rétablir une vérité dans la science historique, mais sans oublier que celle-ci est un produit un peu bâtard entre rêves, idéologies, souvenirs et mémoires et que ça fait aussi partie intégrante de notre discipline et il faut vivre avec cet héritage. Nous militerons donc dans ce topic pour une histoire plus proche des hommes, mais aussi plus vraie et honnête envers eux.


Dernière édition par MeitanteiEdogawa le Dim 29 Avr - 3:30, édité 3 fois
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Misao
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mar 24 Avr - 14:16

Topic très interessant, bon après j'avoue ne pas avoir tout compris mais j'ai retenue l'essentiel c'est le principale ^^'

Je suis choquée pour Charlemagne, j'ai toujours crue que c'était lui qui avait inventé l'école mais du coup qui l'a réellement inventée ?

Et oui c'est ce que je disais à mon frère il y a quelques jours, si seulement ils avaient des caméras à l'époque où des témoins directs seraient encore vivants, tous ces mystères seraient plus lucides.
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Sacha
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mar 24 Avr - 14:25

Bon topic, Il mériterais sa catégorie à part (comme pour l'info)
Il faut que je réfléchisse où le mettre, mais si vous avez des suggestions, n'hésitez pas.
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mar 24 Avr - 14:36

Merci à vous deux.  Yukiko 1

Si tu as des questions, Misao, parce que je n'ai pas été clair, n'hésite pas. J'ai souvent tendance à être technique quand je parle d'histoire et j'oublie que ça n'est pas quelque chose qui est si naturel que ça à comprendre.



En ce qui concerne l'école, les premières traces remontent dès la haute Antiquité égyptienne. Déjà, ce sont surtout les enfants de scribes ou de fonctionnaires qui vont à l'école pour apprendre à lire, écrire et compter, voire plus s'ils se destinent à des métiers intellectuels.

C'est quelque chose qu'on va retrouver aussi dans la Grèce et la Rome classiques, puisque on trouve des établissements publics qui prennent en charge les enfants jusqu'à leur âge adulte. Bien sûr, cela dépendant, dans tous les cas de la richesse des parents et du cursus qu'ils veulent suivre. Mais dans l'Antiquité, il n'est pas rare de faire au moins l'école primaire pour apprendre les bases. Notons aussi qu'il y a des structures qui ressemblent déjà à une université. Ce sont des grands centres culturels qui se veulent à la pointe de la connaissance mondiale. Athènes, Alexandrie et Antioche en sont de magnifiques exemples. Malheureusement, la connaissance que ses villes regorgent ont été perdues lors des raids et des guerres.

Peut-être que tu veux plutôt savoir ce qui ressemble plus à notre cursus. Dans ce cas-là, oui, au Moyen-Âge, il y a eu une mutation du système éducatif. On part de la base gréco-romaine pour la transformer petit à petit. Là, on trouve des monastères qui dispensent une éducation, certes réservée à une certaine partie de la population. Ce qui devient intéressant, c'est que les programmes transmettent autant des connaissances (comme dans l'Antiquité) qu'ils donnent également un esprit critique et poussent à la réflexion (ce qui est nouveau). En clair, on réfléchit, autant qu'on apprend par coeur.

Là, Charlemagne a eu son rôle à jouer en développant les monastères, mais il n'est pas celui qui a inventé l'école qui existait bien auparavant, d'autant qu'il a été conseillé par ses proches, notamment Alcuin, le maître de l'école palatine d'Aix-la-Chapelle, la capitale de l'Empire carolingienne.



Il fut un temps où je pensais que comme toi pour les caméras, mais j'aime penser l'histoire comme quelque chose qu'on ne peut pas absolument saisir. Il y a une part de mystique et de rêve qui donne le charme à la discipline, je trouve. Après, c'est sûr que ça nous retirerait beaucoup de problèmes et de polémiques actuelles.


Citation :
Il faut que je réfléchisse où le mettre, mais si vous avez des suggestions, n'hésitez pas.
Il faudrait une sorte de catégorie culturelle, un peu "Education", ou quelque chose comme ça. Mais ça demande de créer encore une catégorie dans "Discussion générale".
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mar 24 Avr - 14:40

Pas forcément, dans la partie flood ça passe bien aussi à côté de sondages et défouloirs Razz


(je lirai quand j'serai pas fatiguAIENT)
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mar 24 Avr - 15:06

Un topic intéressant grâce auquel on apprend des choses. :yep:

MeitanteiEdogawa a écrit:
Il faudrait une sorte de catégorie culturelle

J'avais déjà proposé l'idée, mais le moins qu'on puisse dire c'est que l'accueil avait été mitigé. Conan 3
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mar 24 Avr - 15:13

En fait, ça serait une catégorie culturelle, mais on ne mettrait pas JV ou séries/films, qui sont un peu une institution. En vrai, le seul truc qui m'embête, c'est que ça cloisonne les trucs, alors qu'on peut faire de l'éducatif en mêlant la pop culture et vice-versa.

Il faudrait un nom qui ne fasse ni jugements ni hiérarchisation, en fait.



Autrement, je mettrai, dans les parties à venir une bibliographie pour approfondir le sujet. Et si vous avez des sujets qui vous intriguent, n'hésitez pas à les proposer.
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mar 24 Avr - 15:30

Merci pour la réponse ME, je me disais bien que Charlemagne était présenté comme une personne trop parfaite.

Et je n'hésiterai pas à poser des questions la prochaine fois Wink

Personnellement la grande figure de Marie-Antoinette m'intrigue beaucoup, on la présente comme une reine sans coeur mais je dois reconnaître que depuis que j'ai lue "La Rose de Versailles" mon avis a grandement changée. J'ai depuis fait des recherches sur elle qui m'ont grandement touchée, le problème c'est que je me demande toujours si elle était réellement innocente et ignorante ou si elle a agit en toute connaissance de cause.

Il y aussi la façon de comment les gens se soignaient à l'époque, par exemple j'ai appris plusieurs fois que les gens mourraient en avalant de l'or pensant que cela guérirait leurs maux et je trouve cela aussi fascinant qu'étrange.

Après tu choisis les sujets que tu souhaites bien évidemment Ranma1
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mar 24 Avr - 15:34

On reparlera de Charlemagne dans le prochain billet, justement. Very Happy

Pour Marie-Antoinette et la médecine, ça rentre dans les trucs que je voulais traiter à plus ou moins long terme, donc ça sera avec grand plaisir que j'approfondirai ces points, tout particulièrement !
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mar 24 Avr - 16:49

MeitanteiEdogawa a écrit:
Il faudrait un nom qui ne fasse ni jugements ni hiérarchisation, en fait.

Je vois ce que tu veux dire, mais je sèche complètement. Hakuba 1

MeitanteiEdogawa a écrit:
Et si vous avez des sujets qui vous intriguent, n'hésitez pas à les proposer.

Perso, tous les sujets peuvent m'intéresser du moment qu'ils sont bien traités. ^^

Après, mon obsession du moment c'est l'histoire de Macao et Hong Kong, donc je ne dirais pas non à quelque chose là-dessus si c'est dans tes cordes !
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mar 24 Avr - 22:52

Très chouette topic, je ne peux qu'approuver l'initiative !

Je prendrais le temps de lire prochainement, assurément.
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MeitanteiEdogawa
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Jeu 26 Avr - 17:01

On parlera sûrement de Macao et Hong Kong dans la perspective des empires coloniaux européens, donc c'est un oui.

Dans les grands thèmes que j'ai envie d'aborder, il y a entre autres la famille et la société dans le monde gréco-romain classique (dans l'idée, il résonne avec la question ancienne d'agreg qui tourne actuellement), le XIXe dans l'Europe des nations, une histoire de la révolution à travers les époques et peut-être quelques points géographie qui me semblent rigolos comme l'urbanisation, vu qu'on la vit, pour beaucoup, tous les jours. Bon, il n'y a pas le planning, je fais un peu ça au fil de l'eau quand l'inspiration me vient.

Merci, SBK. Razz

______________________

L'Occident chrétien, une histoire d'amour entre les Francs et le pape


Albert Maignan, Hommage à Clovis II


On a rapidement abordé le contexte dans lequel le déclin de l'Empire romain d'Occident a eu lieu : causes internes auxquelles s’adjoignent les migrations barbares, même si ce terme est encore un peu confus et controversé. Retenons principalement que les relations entre les barbares (c'est-à-dire, à l'époque, ce qui n'était pas romain ; c'est une acception qui date des Grecs ; cela ne préjuge pas sur leurs vertus morales, au contraire, comme on l'a déjà vu !) s'étalent sur une très longue période qui est marquée par des alliances et des conflits entre les chefs barbares et le pouvoir romain. C'est uniquement que ce cadre-là que nous pouvons penser la constitution des royaumes barbares, jusqu'à l'Empire carolingien.

Dans ce billet, on va se proposer de répondre à quelques autres questions qui sont essentielles pour cette période et pour cette zone géographique. Évidemment, cela n'est un brossage très sommaire du tableau et je vais volontiers dégager des aspérités plus complexes du débat pour essayer de rester clair. Je poserai également une bibliographie pour aller plus loin, mais l'essentiel sera là pour les non-historiens. J'essaierai dans tous les cas de rendre compte, du mieux possible, la richesse de l'étude actuelle cette période. Pour les questions, nous verrons donc :

- comment la société mérovingienne se construit-elle ? quels sont les acteurs ? comment peut-on penser la société de cette époque ?
- comment l'organisation générale a ouvert la voie à un Moyen-Âge central qui est peut-être mieux connu (la féodalité, les seigneurs, etc.) ?
- quelle est la place de l'Église à l'époque et pourquoi l'expression de « France, fille aînée de l'Église » est-elle rentrée dans les lieux-communs en histoire et dans la religion ?
- quels sont les mythes et visions brouillées que l'on a de l'époque ? et pourquoi ?
- comment vit-on dans l'Occident chrétien durant la période franque ?

Notez néanmoins que nous n'aborderons pas l'histoire politique et les différentes phases d'expansion des puissances franques, mérovingiennes et carolingiennes, car cela nous prendrait beaucoup de temps. Dans le cas où ça vous intéresse, j'envisagerai peut-être un addendum à la fin de notre séquence. Ah, et n'hésitez pas à lire en plusieurs fois, c'est un peu long, là.

De plus, le prochain billet sera un pseudo-hors-série, où l'on traitera de l'exégèse par l'image. Ca sera l'occasion de voir quelques images, de les commenter et de faire un peu le travail d'un histoirien. Cette rubrique servira à montrer ce que c'est que le contact avec les documents et comment il faut les traiter pour en sortir des choses utiles sur la période.



I. Des royaumes barbares emprunts de romanité

Comprenons de prime abord que les barbares qui s'étaient installés dans ou à proximité de l'Empire n'avait aucune chance d'être empereur (il y a quelques exceptions, mais cela s'est toujours mal fini et ça a été des usurpations). En réalité, les chefs barbares préféraient avoir des commandements militaires, ce que nous avons vu avec l'idée des barbares fédérés. Nous n'allons pas explorer précisément les mouvements barbares pendant l'Empire romain, mais il faut que vous ayez en tête que des Francs saliens, des Burgondes et des Wisigoths (entre autres) étaient installé dans l'Empire, à la toute fin. Ce sont en particulier ces groupes qui vont chercher à installer leur influence sur le continent et sur les restes encore chauds de l'Empire romain d'Occident.

Au final, les premiers royaumes barbares après 476 vont se placer dans la continuité des pactes (foedus) conclus avec l'empereur d'Occident, durant les dernières décennies de l'Empire. Dans les faits, plusieurs régions avaient déjà été déléguées à des chefs barbares. On peut dire que l'autorité effective du pouvoir romain d'Occident se limite en réalité à l'Italie et à une partie de la Gaule Transalpine. L'exemple à retenir serait celui des Wisigoths qui s'installent en Aquitaine dès 418, au nom de leur alliance pour se débarrasser des barbares suèves dans la péninsule hispanique. Ainsi, pour ces territoires, avant 476 ou après 476, ça n'a que peu d'importance, puisque le pouvoir était déjà plus ou moins autonome et délié de Rome. D'autant plus que les chefs barbares continuent de se présenter comme des agents de l'Empire romain. D'Orient, cette fois, on pense à Odoacre qui a renvoyé les insignes à Constantinople pour avoir la légitimité de l'empereur d'Orient. Ce dernier accordera même des honneurs consulaires à ces chefs (cela fait partie des plus hautes distinctions qu'un barbare pourrait recevoir). Tout ça pour dire que dans l'esprit des rois barbares, de l'Empire romain d'Orient ou de la population dans une certaine mesure, l'Empire romain n'était pas mort. Il semblait toujours possible d'atteindre une nouvelle unité. C'est bien ce qu'à en tête l'empereur Justinien de Byzance (= Empire romain d'Orient) (527-565) qui est gêné par les positions barbares dans les meilleures terres de l'Empire.

Il serait long de présenter les conquêtes de Justinien, mais nous allons présenter les quelques territoires en jeu, car on présentera en même temps des royaumes barbares qui se sont élevés avant de connaître leur fin :

- l'Italie et le royaume des Ostrogoths : c'est Théodoric Ier qui est à la tête du royaume. Notons que les romains et l'aristocratie sénatoriale continuent de jouer un rôle extrêmement prépondérant avec la persistance de charges qui existaient dans l'Empire (questeur, maître des offices, préfet du prétoire, consul) et le Sénat est toujours en place. Une renaissance culturelle a d'ailleurs lieu avec une redécouverte des auteurs classiques, comme Aristote qui est traduit par Boèce. Au niveau religieux, il faut évoquer l'existence de plusieurs courants depuis le concile de Nicée, en 325. Pour simplifier, les ostrogoths d'origine barbare sont plutôt des chrétiens homéens et les romains sont plutôt nicéens. Les deux partis coexistent et il n'y a pas d'exactions, mais cela crée une polarisation qui va faire un « parti romain » qui va se mettre à soutenir Byzance et l'empereur et un « parti gothique » qui leur est opposé. Les vissicitudes commenceront en 520 et le royaume sera très instable politiquement, ce qui est le signal pour l'invasion byzantine. Les conflits fatiguent le pays, tout comme la peste est ramenée d'Orient. Au total, l'Italie redevient byzantine, même si cela ne sera pas amené à durer. Notons que l'administration ne change pas, mais est juste placée sous l'autorité de l'exarque de Ravenne (= le représentant de l'empereur en Italie).

- l'Espagne et le royaume des Wisigoths : nous ne développerons pas tant que ça le sujet, car on retrouve les mêmes éléments qu'en Italie : la persistance d'élites romaines qui se fondent avec les barbares, le problème de la forme du christianisme, une vivacité intellectuelle et culturelle, mais un pouvoir qui s'effrite à cause de troubles internes. Justinien en profite pour attaquer l'Espagne, mais il sera moins victorieux, s'emparant seulement du quart sud-est et seulement pour une très courte période.

- signalons finalement juste les Alamans et les Burgondes en Italie du Nord qui vont rapidement sombrer également à cause de conflits aussi bien internes qu'externes.

Mais qui reste-t-il en place, du coup ? Eh bien, les vainqueurs sont surtout les Francs (Gaule), les Lombards (viennent en Italie) et les Anglo-Saxons (Bretagne).


II. Société, culture et économie dans les temps mérovingiens

Il convient de dresser le portrait socio-culturel de l'époque mérovingienne, car celui-ci est révélateur de l'identité politique que revêt le pouvoir. Si le grand public et même les historiens ont beaucoup plus en tête l'idée d'une décadence lors de la fin de l'Antiquité, c'est bien parce que nous y voyons l'idée de dégradation par rapport à un âge d'or : repli des villes, disparition de la vie publique, chute du commerce, etc. Néanmoins, cette période est aussi constitutive des caractères majeurs que l'on va retrouver au Moyen-Âge, surtout après l'an mil. De fait, on allons chercher à explorer quelques points en vrac, qui me semble être pertinents pour comprendre les enjeux qui sous-tendent le millénaire moyen-âgeux.

J'aimerais revenir sur un sujet que j'avais effleuré dans le billet précédent, celui de la violence. Fort de toutes les constatations que nous avons faites, je crois que vous comprenez qu'il s'est établi un règne de violence, justement parce que les barbares ont utilisé cette violence pour s'intégrer à l'Empire romain, par le biais des fédérés. Néanmoins, nous avons aussi dit qu'il convenait de nuancer notre jugement, parce que la violence était codifiée et n'existait pas sous les mêmes modalités que de nos jours. J'aimerais ainsi développer le droit et le lien social qui existe à cette époque, selon une double distribution : horizontale (amis, famille) et verticale (pseudo-vassalité). Je parlerai aussi de la mémoire qui me paraît importante pour comprendre les mécanismes en jeu.

Je crois que nous avons déjà évoqué le droit rapidement dans le billet précédent, en disant que c'était un mélange un peu bâtard entre le droit romain et les traditions barbares. En effet, nous l'avons dit, le corpus de référence reste le Code théodosien qui a été adapté dans la Bréviaire d'Alaric avec commentaires. Au début du VIe siècle, on voit apparaître en outre une dichotomie. Le sud du territoire franc était gouvernée par le droit romain, alors que le nord était plutôt attaché à la loi des Francs (= loi salique). En fait, plus exactement, cela montre qu'il existe encore une sorte de séparation juridique entre les Romains, plus présents au sud, et les Francs. Chacun était jugé selon sa loi, selon un principe qui accordait à chacun le bénéfice d'être jugé par ses coutumes. Là où la chose devient intéressante, c'est que la loi salique est toujours emprunte de l'idée selon laquelle le franc doit un service militaire contre une exemption d'impôts. Plus généralement, toute la loi salique tourne autour de la composition pécuniaire : telle action vaut telle exemption ou telle amende. L'exemple qu'on peut donner est celui du wergeld qui est une somme qu'on doit verser en cas d'homicide : cette somme est définie pour chaque personne, en fonction de sa qualité et de son importance. On voit bien l'idée de la compensation monétaire, mais on retrouve l'idée romaine du droit public, c'est-à-dire d'une justice qui dépend du pouvoir royal. Pour autant, la vengeance privée était toujours considérée comme légitime : les tribunaux publics apparaissent surtout comme un moyen parmi d'autres de régler des conflits. En effet, les faides, ces grandes vengeances entre deux groupes permettaient d'entretenir la cohésion entre les individus.

C'est pourquoi le système est une magnifique illustration du lien social chez les Mérovingiens. A l'origine, on distingue les forts (optimates) et les faibles (pauperes). Cela a moins à voir avec le niveau de richesse qu'à la capacité de pouvoir se défendre face aux autres membres de la société. Il faut pouvoir s'acheter des contacts, les entretenir, etc, en cas de faide. On comprend bien que l'aristocratie pouvait s'assurer un grand nombre de fidélités. Cela ressemble à des liens de vassalité, mais il ne faut en aucun cas les traiter comme des liens de servilité, parce que cela tire son héritage à la fois du système romain et du système barbare. En effet, pendant la Rome antique, il existe des « patrons », c'est-à-dire des individus à la tête d'une clientèle de personnes libres. Même chose que l'on retrouve chez les chefs barbares qui sont suivis par un groupe armé (comitatus) de compagnons, ce que les historiens allemands nomment Gefoldschaft. Une bonne définition se trouve dans le formulaire de Tours (VIIIe siècle) :

« Vous devez m'aider et me soutenir pour la nourriture autant que pour le vêtement, dans la mesure où je pourrai vous servir et bien mériter de vous. Tant que je vivrai je vous devrai le service et l'obéissance qu'on peut attendre d'un homme libre ; et tout le temps de ma vie, je n'aurai pas le pouvoir de me soustraire à votre puissance ou maimbour [= forme de protection que vous pouvez rapprocher d'une tutelle], mais je devrai au contraire rester tous les jours de ma vie sous votre puissance et votre protection. »

On voit là l'importance de nouer un réseau de « vassaux » dans le cadre où cela garantit pouvoir et influence (la famille pippinide, ancêtre des Carolingiens, avait alors un réseau bien plus étendu que les rois mérovingiens eux-mêmes !). Néanmoins, nuançons notre propos et exagérons pas la place de ce type vertical d'organisation, puisqu'il existe d'autres formes de relations, comme l'amitié qui crée des liens contraignants, impliquant que les partenaires se portassent assistance dans les conflits. Pour reprendre l'exemple de la faide, évoquons la Vie de Lambert, évêque de Maatricht, qui donne le récit d'une faide tragique. Plusieurs de ses amis avaient tué deux aristocrates. Dodon, ami des hommes assassinés, met un mort Lambert. On voit bien que la parenté joue un rôle essentiel.

Le principal moyen d'étendre cette parentèle horizontale est le mariage. A l'époque, les interdits étaient relativement souples, ce qui permettait d'épouser facilement dans son entourage pour affermir les liens. La coutume est la suivante : demande faite par le futur époux, échanges des cadeaux, fiançailles, versement d'une dot paternelle et maritale (ce qu'on appelle le douaire). Notons toutefois que les règles en vigueur cherchent à ménager les deux partis. En effet, si la femme passe de l'autorité (mundium) du père à son époux, elle conserve un ensemble de droits (qu'il ne faut pas sous-estimer, malgré la croyance commune) : la femme a toujours le contrôle sur la dot, ce qui lui donne une place de pouvoir et une situation d'intermédiaire entre les deux familles. Aussi, il était possible de divorcer, si la femme était inféconde. Notons également que la « polygamie » était acceptée dans une certaine mesure. Le mari avait une femme de premier rang, avec qui les liens ont été affirmés solennellement, ainsi que des épouses de second rang, qu'on qualifie de « concubines ». La réforme venant de l'Église interviendra plus tard pour se fixer définitivement au XIIe siècle.

La mémoire, enfin, est importante. En effet, on remarque la fondation de petites communautés religieuses familiales que les allemands appellent Eigenkirchen (églises patrimoniales). Nous y reviendrons après, mais cela pouvait donner un caractère sacré à des domaines familiaux. Cette technique est surtout utilisée dans des cas de crise. Plutôt que de se lancer dans des mariages qui diviseraient le patrimoine, les veuves choisissent de concentrer leur richesse en s'engageant dans la vie religieuse. Un exemple frappant est celui de Pépin Ier : à sa mort, sa femme Itte et sa fille Gertrude jugent préférable de se placer sous la protection de Dieu et des clercs en participant à la fondation de deux monastères, Nivelles et Fosses. Dans une autre mesure, un monastère patrimonial apparaissait aussi comme un signe d'indivision de la communauté familiale : en effet, les différents membres étaient unis par les donations qu'ils effectuaient à l'établissement, donations qui étaient scrupuleusement enregistrées. La liturgie encourageait également à faire vivre le souvenir des morts, également. On voit bien que la violence est constitutive de tous les liens que nous avons évoqués et que c'est seulement au travers d'eux que nous pouvons comprendre les faides de l'époque, véritable culture d'époque.

*
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Sur le point de vue culturel, nous avons déjà évoqué la persistance de la romanité. Je ne vais pas revenir dessus, mais plutôt parler de l'apport important du christianisme. En effet, il n'est pas question de réduire la culture aux seules œuvres profanes. Mais la diffusion de cette culture chrétienne est un peu paradoxale, d'un côté, elle s'est développée de manière écrite dans de nombreux commentaires (exégèses) de la Bible avec la langue très codifiée (la langue « pourpre ») ; de l'autre, la culture chrétienne a dû utiliser un niveau de langue moins élevée dans la prédication : la langue des orateurs n'était donc plus une langue particulièrement technique (on note, par exemple, l'ablation de nombreux cas du latin classique). Par ailleurs, pour palier à l’illettrisme de certains fidèles, l'image a pris une place plus importante, mais nous y reviendrons dans la dernière partie de ce billet.

N'oublions pas que les monastères qui commencent à se développer possèdent des scriptoria, c'est-à-dire des ateliers de copie, où on transcrivait des textes sacrés, des florilèges (comme le fameux Livre des étincelles) ou des textes spécialement adaptés pour des lectures publiques. Au final, tout se mêle pour créer une culture unique, donnant naissance à une formation qui mêlait les auteurs païens et les écrits du psautier (= là où sont les psaumes).

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*  *

Au niveau de l'économie, notons quelques points rapides sans les évoquer précisément :

- mutation des campagnes, l'apparition des villages ? La campagne fut rapidement dominée par des grands propriétaires qui déléguaient des terres. On se demande de fait comment la paysannerie s'organisait. Dans les années 1970, on avait une vision misérabiliste avec quelques fonds de cabanes excavées. Aujourd'hui, on tend à dire qu'il existait une organisation assez lâche, structurées autour de plusieurs pôles (essentiellement aristocratiques, la villa). On note des habitations qui fleurissent un peu autour de cette villa assez riche voire très riche, même si le tout n'est pas très bien codifié. L'église n'est pas encore au centre du village, elle existe en périphérie de ces groupements.

- déplacement du centre de gravité du commerce : même si ça n'est pas encore très fort, le commerce dans la Méditerranée décroît (plusieurs raisons : la peste, les musulmans, etc.) pour donner une place plus vigoureuse à la mer du Nord et à la Manche. Le trafic devient important entre Dorestad sur le Rhin et Hamwich en Angleterre. Plus que les arrivées barbares, le commerce est bien le signe du passage de l'Antiquité au Moyen-Âge, notamment par le passage du papyrus (fabriqué en Orient) au livre qui pouvait être fabriqué directement en Occident.

- passage du solidus d'or au denier d'argent : le sou en or provenait de Byzance et c'est bien le passage à l'argent qui montre une gestion désormais locale de la monnaie, puisqu'il peut être frappé en Occident. Le VIIe siècle représente une période de transition qui montre s'accordent avec les mutations politiques de l'époque.


III. Une société qui se pense comme une Église (481-888)

Parler de l'Église à cette époque revient à prendre en considération la structure générale de la société : sous les Mérovingiens et surtout sous les Carolingiens, la royauté est sacrée par et dans l'Église. Il existe une dialectique entre le pape et le roi qui détiennent les clefs du pouvoir sur cette société chrétienne qu'ils doivent mener jusqu'au salut. Notons avant tout que l'Église (Ecclesia) est tout d'abord la communauté des chrétiens, ceux qui sont baptisés, qu'ils soient morts ou vivants : ce qui signifie toute la société franque (à l'exception des israélite). Néanmoins, elle devient également une institution qui va encadrer les pratiques des fidèles et diffuser la culture chrétienne.

Nous ne nous attacherons pas tant à décrire l’institution ecclésiastique, parce que c'est un domaine assez technique et vaste. Retenons néanmoins que l'épiscopat (= les évêques) obtient une forte primauté de par son charisme. L'évêque est le bon pasteur qui guide le troupeau, à l'instar du Christ. Notons également l'apparition d'une hiérarchisation, surtout sous Charlemagne, qui crée des archiépiscopat (= archevêques), ce qui crée un intermédiaire entre les évêques et le pape. Vous pouvez également noter que c'est pendant cette période que se généraliser la règle de saint Benoît pour les monastères et abbayes. On a donc une régulation quasi-officielle pour la vie en communauté du clergé. Pour l'exemple, vous avez sûrement en tête le nom de l'abbaye de Cluny, véritable phare pour la règle bénédictine.

Ce qui m'intéresse, ce sont les pratiques chrétiennes dans une société chrétienne. On a d'abord l'affirmation de nouveaux cadres généraux. Ce qui est bien, c'est que nous pouvons aborder tout ça au travers de l'église comme bâtiment. En effet, l'époque carolingienne est le moment où se mettent en place de nouveaux cadres qui vont durer jusqu'à la Révolution Française, voire plus pour certaines régions. L'église, vous le savez si vous en fréquentez ou si vous parlez de ça autour de vous, à des personnes un peu âgées, c'est le pôle structurant du paysage social : c'est un lieu fondateur de la communauté. Il est amusant de remarquer que l'église n'est pas jugée comme utile par les Pères de l'Église (= les grands théologiens de l'époque), au départ. En effet, Dieu est partout et ne peut pas se laisser enfermer dans un bâtiment. C'est pourquoi l'église est d'abord pensée négativement, c'est-à-dire comme un lieu impropre à toute activité séculière (= le siècle, c'est-à-dire le monde temporel). Ensuite, on va codifier cela avec des rites de bénédiction des bâtiments avec l'ajout d'une doctrine sur ce que représente le lieu de culte. Au final, on peut résumer cela en disant qu'on bénit une église comme on baptiserait un individu.

Le cœur de l'église reste bien sûr l'autel, l'endroit où est célébré l'eucharistie (= en gros, sacrement de la fraction du pain où l'on célèbre le sacrifice du Christ) et où le sacré est concentré. En effet, on trouve sur l'autel des reliques. Il faut comprendre que dans l'esprit des médiévaux, il n'existe pas de sacré en soi. Le sacré s'exprime en fait dans des lieux (sanctuaires), des objets (reliques) ou des personnes (saints). L'autel devient, vous le comprenez, au centre des pratiques sociales, puisqu'on y prête serment, on y affranchit les esclaves, on donne et on échange des biens.

Notez également l'apparition d'une autre fonction extrêmement importante de l'église, celle de la fonction funéraire, puisqu'on commence à enterrer dans le cimetière qui l'entoure. J'insiste sur ce point, parce que c'est une nouvelle absolument radicale par rapport aux sépultures antiques. Grosso modo, on peut dire que le monde gréco-romain a fait une nette séparation entre le monde des vivants et celui des morts en repoussant le plus loin les cimetières qu'on retrouve sur les routes, loin des villae (il existe bien sûr des exceptions avec des morts qui sont enterrés sur le domaine familial ou sous la maison). Au Moyen-Âge chrétien, on change la manière de penser : la cohabitation des vivants et des morts était quelque chose de majeur et devait être inscrite dans le paysage. Ce phénomène commence dès le VIIe siècle. Cette proximité et le rassemblement des deux communautés dans les lieux publics, près de l'espace habité, montre quelque chose de taille. Ce qui était sacré, ça n'est pas les tombes, mais la communauté (morte et vivante !) qui réside près de l'église, dans un lieu qui est désormais fixe et circonscrit par l'autorité des clercs ! Cela préfigure de l'apparition et du développement de la paroisse, mais on en reparlera peut-être un autre jour.

De ce fait, le baptême apparaît aussi comme la pierre angulaire de la société carolingienne. En effet, on ne peut pas définir ce qui appartient strictement à l'État et ce qui dépend de l'Église, tant les deux pouvoirs sont mêlés. Le baptême sanctionne ainsi l'adhésion à une fois, mais aussi à une politique au sens large, puisque les baptisés s'engagent à se comporter comme de bons chrétiens et à respecter les lois et les admonestations faites par le roi. Je pense que vous voyez comment cela illustre la place importante des prêtres dans la création de l'empire franc et pourquoi ils sont l'objet d'une attention si grande dans les cercles réformateurs de la cour.

J'aimerais juste conclure cette partie en retournant sur la place de la mort dans la société, au travers d'un exemple, celui des épitaphes (= inscription funéraire). Il s'agit, on le comprend aisément, de la forme d'écrit la plus régulièrement présente dans la vie quotidienne, avec la proximité du cimetière. Cela met l'accent sur la solidarité entre les chrétiens, qu'ils soient vivants ou morts. Ces épitaphes permettent de créer un réseau mémoriel qui va porter les idéaux chrétiens dans tout l'empire. Notamment les épitaphes de la famille royale, qui sont dispersés dans toute l'Europe, vont permettre la création d'un empire rêvé, dont la géographie repose moins sur des territoires que sur des individus. Voyez là comment toute la société se polarise autour d'un individu : l'empereur, le roi, le chef de famille et où les dispersions, qui peuvent exister au vu de cet empire gigantesque, ne viennent à bout des relations humaines et de la mémoire des hommes.

Voilà pourquoi la société carolingienne, véritable théocratie, a su s'affirmer comme fille aînée de l'Église. Car l'Église avait besoin de la protection des puissants monarques face aux invasions (Sarrasins par le sud, par exemple). Et parce que l'Empire avait besoin de justifier sa puissance par le spirituel et par Dieu.


IV. Habiter, exploiter et échanger dans les territoires francs

Petite partie complémentaire qui sera très descriptive pour donner une image de ce que peut être la vie pour les personnes pauvres dans les campagnes. Notre question va être de savoir à quoi ressemblait l'habitat paysan du haut- Moyen-Âge. On l'a dit, l'idée d'un village est assez flou, mais, vous conviendrez, c'est assez compliqué de s'imaginer un monde rural sans villages. Voilà quelques réponses que l'archéologie des dernières années nous offre sur ce paradoxe intéressant.

On peut déjà dire qu'il existe une continuité de l'habitat rural, c'est-à-dire qu'on trouve des traces datant de l'époque celtique qui ont perduré jusqu'à la fin du Moyen-Âge. Ça ne veut pas dire que l'occupation est continue, mais plutôt qu'on a occupé les sites à différents intervalles pour différentes raisons. Ca ne veut pas non plus dire qu'on réutilise les mêmes bâtiments, ni que les formes d'habitats se ressemblent. Pour essayer d'illustrer ça, imaginez qu'on va trouver des bâtiments romains en pierre, mais que les paysans vont plutôt choisir de construire à côté des maisons sur poteaux, en bois et en terre. Quand elles sont trop abîmées, on les abandonne et on va en construire d'autres un peu plus loin. Vous comprenez alors que les lieux d'habitations ont pu bouger de quelques centaines de mètres ou kilomètres avec le temps : les communautés étaient, si on exagère le trait, semi-sédentaires. Il s'agit en vérité de cellules juxtaposées qui n'ont pas vraiment de lien entre elles et qui bougent au gré des besoins, tout en gravitant autour du grand domaine aristocratique. Les agglomérations, quand elles existent, sont peut organisées et les fréquentes reconstructions donnent un aspect anarchique. Comme on l'a vu, c'est avec la constructions d'églises paroissiales qu'on va avoir une fixation des populations (à partir de la fin du VIIIe siècle).

Et à quoi ressemblent les maisons ? Grosso modo, ce sont des maisons sur poteaux de bois enfoncés dans le sol, avec des murs en clayonnage, c'est-à-dire en torchis sur une armature de branches souples entrelacées. Elles sont généralement rectangulaires ou carrées, et mesurent entre 11 et 15 mètres de long pour 5 à 10 mètres de large. Les toitures sont couvertes de paille ou de végétaux liés entre eux, notamment des roseaux. Certaines façades sont protégées par un auvent ou présentent une galerie extérieure. Il s'agit là très probablement de maisons à usage d'habitation ou de maisons mixtes, qui faisaient aussi fonction d'étables. Le bâtiment principal est le plus souvent accompagné de structures annexes destinées aux activités de la vie quotidienne ou bien aux travaux des champs : la cabane excavée est, avec le silo, une des composantes principales de l'habitat. Les silos, particulièrement abondants sur ces sites, sont regroupés à proximité de l'habitation. Ils se présentent sous forme de fosses dont les profondeurs sont variables et dont le profil évoque celui d'une bouteille et devaient servir à du stockage à long terme des céréales en grains, versées dans la chambre inférieure du silo après avoir été séchées. On bouche alors l'orifice de manière à isoler totalement le contenu du milieu extérieur, ce qui permet de conserver des céréales pendant plusieurs années. Mais il existe aussi des greniers surélevés, même s'ils devaient avoir un rôle différent (peut-être stoker les épis avant le battage du grain).

Des fours à usage domestique viennent compléter l'installation et on trouve beaucoup de puits d'origine gallo-romaine, même si certains ont été aménagés sous l'époque carolingienne (comme celui de Saint-Pierre-du-Perray). En général, on a vu que le monde carolingien préfère le bois et la terre. La pierre est plutôt un signe de distinction comme pour les habitations des aristocrates, qu'on appelle « palais ».

De manière générale, l'immense majorité de la population rurale travaille à produire et à récolter de la nourriture, dans le cadre d'une économie qui connaît quelques difficultés, parce que le rendement des terres n'est pas exceptionnelle (comparé à la Sicile, l'Égypte ou les plaines de la Thrace). Mais, sauf en excluant deux famines (795-796 et 805-806), il ne semble pas y avoir eu de problèmes prolongés, car l'alimentation est encore variée et basée sur la trilogie méditerranéenne (blé, vigne, olivier).

Listons rapidement les cultures :

- des céréales, comme le froment (pain blanc), l'orge, le seigle, épeautre, l'avoine (pain levé, galettes, bouillie, soupe, bière, cervoise)
- des menus grains, comme le millet ou le panic
- des légumineuses : pois, fèves, lentilles (qui n'étaient pas taxées par le seigneur)
- produits potagers : légumes et arbres fruitiers
- parfois il y avait du vignoble, héritage antique

L'élevage était relativement mineur, même s'il y avait des bœufs et un peu de porc qui étaient omniprésents dans les forêts. Les porcs étaient particulièrement appréciés par l'aristocratie.

Par ailleurs, les forêts étaient un élément extrêmement important : on y ramassait des baies et des fruits sauvages (noisette), on récoltait du miel et de la cire d'abeilles, il y avait du petit et du gros gibier (sanglier, cervidés et oiseaux pour les riches ; lièvre et renard pour les pauvres). C'est à partir du VIIe siècle que les rois commencent à réserver des zones de la forêt, dites « forêts royales », pour la chasse, par exemple.

Il existe sinon un artisanat et on crée du textiles, des outils, des armes, de la poterie et des objets en bois. Ces ressources sont échangés dans des marchés, à l'intérieur d'un espace régional. Il est très important de ne pas avoir en tête l'image d'une économie sans débouchés. En effet, on peut penser aux abbayes : si elles visent l'auto-suffisance, elles avaient souvent des surplus qui partaient sur les marchés. Saint-Germain-des-Prés disposait de ses propres bateaux, par exemple. Il existe des réseaux d'échanges à l'échelon local, régional et international : ils reposent sur l'échange marchand (moines, marchés) et sur l'échange non-marchand (cadeaux, services). Ainsi, on échange couramment des livres, des vêtements de lin, du plomb ou autres.


Au final, l'époque franque ne doit pas apparaître comme un âge sombre. S'il est évidemment vrai qu'il y a eu un recul technologique comme on peut le voir avec l'habitat, il y a toute une reconstruction de la société sur des bases nouvelles qui vont permettre l'émergence des seigneurs après la chute des Carolingiens, après 888. Le lien social a pu se former de manière exceptionnelle, que ça soit dans le monde laïque avec les formes horizontales et verticales ou dans l'univers chrétien avec le rapprochement des vivants et des morts. Tout cela va contribuer à une solidarité qui se concentrera, avec les décennies, à un territoire. De là, à partir du XVIe siècle, les puissants auront la mission difficile de lier des communautés soudées qui ne veulent pas forcément avoir de contacts outre mesure avec leurs voisins.
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Misao
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Jeu 26 Avr - 18:02

Article très intéressant j'ai appris plein de choses notamment sur les églises qui m'ont bien étonnée ^^

Et j'ai remarquée que tu avais plus ou moins changé ta façon d'écrire car c'est beaucoup plus compréhensible à lire et plus facile à comprendre Momiji 2
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Dim 29 Avr - 1:27

Merci, ahah. J'essaie d'être plus clair. Razz

D’ailleurs, j’ai dit qu’on parlerait de Charlemagne, mais je conserve finalement ça pour la dernière partie de cette section (« Une première culture européenne ? »). Et la bibliographie pour les billets classiques fera sans doute l’objet d’un message à part.

________________

L'atelier de l'historien : l'exégèse par l'image


Petit hors-série pour aborder un thème qui peut paraître technique, mais vous allez voir que pas tant que ça. On va essayer faire de la transmission classique de connaissances, mais aussi des analyses de docs, histoire de voir à quoi peut ressembler le travail de l’historien. C’est quelque chose qui me prend un peu plus de temps à préparer (trouver les oeuvres et les commenter), donc il y en aura forcément bien moins que les billets classiques.

Déjà, qu’est-ce que l’exégèse ? Grosso modo, c’est l’étude critique d’un texte dont le sens est obscur et, en ce qui nous concerne, la Bible. Considérez cela comme des commentaires pour lever les contradictions qu’il est possible de trouver dans les Écritures ou pour éclaircir certains points difficiles, que ça soit pour les ecclésiastiques ou pour les laïques. L’interprétation de l’Écriture, vous vous en doutez, a été un domaine essentiel, mais c’est vraiment vers la fin du VIIIe siècle qu’il a pris une ampleur plus importante, notamment avec Charlemagne qui veut réformer la société (vous vous souvenez, nous avons vu précédemment que la société se pensait comme une Église). Donc, l’interprétation a été dévolue aux clercs et permet de codifier la chrétienté pour ne pas sortir de l’orthodoxie, c’est-à-dire la voie droite. J’attire là votre attention sur le terme d’orthodoxie, car sa signification change avec le schisme de l’Église en 1054, mais avant, l’orthodoxie est la religion du bon chrétien. Le principe fondamental est de trouver une cohérence dans les textes, dans les Écritures, car cela est gage de l’harmonie.

Cette idée d’harmonie est tirée des Grecs (la notion d’harmonie des sphères de Platon et d’Aristote), ce qui fait d’ailleurs que la musique a une place très importante pour au haut Moyen Âge, et qu’elle est considérée comme le plus grand des arts. Pour continuer la métaphore, on peut même dire que le texte sacré est comme une partition : il faut qu’il y ait une union des différents instruments pour atteindre la beauté musicale ; il faut qu’il y ait l’union entre la lettre (ce qui est écrit) et le sens pour atteindre la symphonie divine. Cela passe aussi par la concordance entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Donc, l’exégèse, c’est la recherche de cette concorde entre les éléments du texte sacré.

Mais il existe d’autres principes que je vais rapidement évoquer, car ils sont plus techniques. Mais on trouve notamment l’idée de la finalité messianique de l’Ancien Testament qui se base sur une typologie entre monde humain/monde naturel, animal/raison. Et également le travail spirituel du texte pour lever les ambiguïtés, ce qui peut mener à des interprétations à différents niveaux.

Évidemment, ces principes s’appliquent à des commentaires sous forme de textes, mais ce qui nous intéresse, c’est qu’on va les retrouver également dans les illustrations. Vous comprenez bien que l’idée même d’une illustration suppose une interprétation.

De manière plus large, l’exégèse est également une manière de commenter le monde, de se l’approprier quand on est chrétien et cela passe par la vision.


I. Reliures historiées et manuscrits

Le titre peut sembler un peu cryptique, mais les reliures historiées sont tout simplement des reliures avec des scènes narratives : elles sont souvent en relief, ce qui leur donne un aspect assez unique. Ces reliures vont apparaître avec Charlemagne, au travers de plats de reliure qui sont en fait composés de plaques d’ivoire sculptées. Évidemment, ces reliures sont à mettre en relation avec le contenu des manuscrits. Dans les plus vieux exemples que l’on a, se trouve le psautier (= ouvrage qui compile les psaumes) copié par le scribe Dagulf, avant 795, et destiné au pape Hadrien Ier.


« Plaques de reliure du psautier de Dagulf : David, saint Jérôme »,
École du palais de Charlemagne (entre 783 et 795), conservé au Louvre

Charlemagne avait donc commandé à Dagulf ce psautier pour le pape. Il est en fait resté dans le trésor royal et nous allons voir dans quelle mesure cette reliure marque le début de la renaissance carolingienne. Regardez la première plaque. Sur le registre supérieur, vous pouvez voir David (le deuxième roi d'Israël) qui ordonne à quatre scribes de mettre par écrit les psaumes qu'il a composés et qu'il chante en s'accompagnant de sa harpe, entouré de quatre autres musiciens qu'on peut apercevoir dans la partie basse de la plaque. Nous pouvons mettre être assuré de la qualité royale de David par la présence, que ça soit en haut ou en bas de gardes armés de lances. En fait, Charlemagne se légitime et se présente comme le nouveau David, parce que c'est lui qui avait demandé la révision du psautier à Dagulf.

Sur la plaque de droite, voyez, en haut, le prêtre Boniface qui demande à saint Jérôme de mettre par écrit la révision des psaumes ordonnée par le pape Damase. En bas, Jérôme va dicter la nouvelle version à un scribe. Contrairement à la plaque de gauche, ici, nous ne voyons que des ecclésiastiques. La juxtaposition de ces deux histoires permet de mettre en parallèle la composition originelle des psaumes et l'établissement définitif de ceux-ci sous l'autorité de l'Église d'Occident. Néanmoins, on comprend bien que c'est Charlemagne qui a décidé de la révision des psaumes : on comprend bien que Charles veut se montrer à la fois comme nouveau David et comme Jérôme, ce qui place l'empereur à la tête de la société chrétienne européenne.

Au niveau stylistique, vous pouvez remarquer que les personnages sont assez trapus, leurs yeux très marqués et ils sont habillés un peu à la manière de l'époque romaine antique (ce qui remarque grâce au drapé), ce qui donne un aspect assez expressif et du mouvement aux différentes scènes. Cela marque l'influence de l'art italien de la fin de l'Antiquité. On voit bien une certaine perfection qui se dégage de ces plaques, révélatrice d'un courant artistique carolingien.

Le roi représente ainsi les principes de l'exégèse. Plus tard, on trouvera des reliures qui vont illustrer des parties de l'histoire biblique, que ça soit le mystère de l'Incarnation ou le triomphe du Christ face aux forces du mal. Dans tous les cas, on va avoir l'association du dessein de Dieu et de sa puissance salvatrice, ce qui montre bien un projet d'exégèse, avec la parole divine qui est respectée et transmises par l'image. Sans le commenter, vous pouvez trouver un exemple de cela dans l'Évangéliaire de Lorsch (image) ou du psautier de Charles le Chauve qui reprend encore une fois l'image de David (image).


II. Le développement des programmes iconographiques

Le développement des programmes iconographiques en relation avec l'exégèse doit être relié avec la profusion des bibles qu'on appelle « pandectes ». Derrière ce terme un peu étrange, on parle tout simplement des ouvrages qui regroupent l'Ancien et le Nouveau Testament, car elle permette de faire appel à la typologie (nous l'avons en introduction). Histoire que vous compreniez un peu de quoi il s'agit, c'est un peu un jeu de questions-réponses entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Dans le Nouveau Testament, on fait référence à des personnages de l'Ancien ; et dans l'Ancien ou préfigurent des personnages du Nouveau. C'est vraiment une discussion entre deux mondes, deux univers.

Alors, évidemment, ce genre d'ouvrages existaient bien avant les Carolingiens, mais ça reste vraiment des exceptions et nous n'en avons malheureusement pas de traces. Encore une fois, c'est à Charlemagne qu'il faut attribuer le développement des bibles pandectes. Un grand centre de production est la fameuse abbaye de Saint Martin de Tours, aussi appelée Abbaye de Marmoutier. Un endroit très intéressant à visiter !

Dans tous les cas, c'est surtout à partir de Charles le Chauve (823-877), un des petits-fils de Charlemagne, que va se développer les programmes iconographiques dans ces grandes bibles. Au départ, le style n'était pas très bien décidé et des bibles qui avaient été fabriquées en même temps pouvaient avec des aspects très différents. Si dans la Bible de Vivien, on va trouver des grandes illustrations qui font toutes les pages, ce qu'on appelle la seconde Bible de Charles le Chauve n'a aucune représentation figurée et se contente d'ornementations abstraites qui font la part belle aux entrelacs (= courbes qui se croisent et s'emmêlent) et à des figures animales, ce qui prend de la tradition celtique. Voyez un exemple ci-dessous, que vous pouvez retrouver intégralement sur le site de Gallica (lien) :

Détail de la seconde Bible de Charles le Chauve:
 

Le manuscrit est daté des années 871-877 et la dédicace est due au poète Hucbald de Saint-Amand : c'est probablement sous sa direction que cette bible a été exécutée avec des ornementations somptueuses de style franco-saxon. L'influence des traditions anglaises est visible dans les entrelacs très abstraits, les motifs tressés, les oiseaux stylisés (dont vous pouvez voir les têtes aux extrémités des éléments graphiques), tout comme les pointillés qui soulignent les contours. C'est vraiment un document carolingien extrêmement original que nous avons là, tout en abstraction.

Parallèlement à cela, on a un mouvement qui place la figure du roi carolingien à l'intérieur même des illustrations, où le monarque va se présenter comme le garant de la divulgation du message de la foi (que ça soit dans un psautier, dans une Bible ou autre). On rebondit à nouveau sur le thème de la royauté qui capte le pouvoir spirituel de l'Église pour installer une véritable théocratie royale. Notez la différence avec le psautier de l'époque de Charlemagne. Si ce dernier représentait uniquement David, Charles le Gros se place lui-même à l'intérieur du manuscrit et toujours à une place signifiante. Sans commentaire, vous pouvez voir cela dans la Bible de Vivien avec Charles le Gros au centre (image).

On se retrouve en face d'une image qui peut donc avoir deux interprétations : la Bible de Vivien est par exemple articulée par trois images de la souveraineté : David, Charles et le Christ lui-même. L'image de Charles est valorisée par le fait qu'elle est la dernière des images du manuscrit, elle clôt ainsi le cycle par le signe d'approbation de Charles envers les moines, comme on peut le voir dans l'image. Le roi surveille et diffuse les écrits. C'est bien là un nouveau programme politique et religieux, une relecture des Écritures au travers de l'iconographie, qui va doubler subtilement son sens. Charles le Gros va être un grand acteur dans la question de la représentation et images, pendant son règne. On voit bien que l'image est un support aussi important que le texte dans le domaine politique et le domaine religieux (qui ne peuvent pas être séparés, à cette époque, de toute façon).


III. La lumière et l'immatériel

Nous aurions pu nous arrêter à la partie précédente, mais j'ai envie d'évoquer un sujet rigolo qui me permet en plus de faire ma transition avec le prochain billet qui parlera de Byzance ! Pour cela, il faut nous intéresser au personnage de Jean Scot Erigène. On ne connaît pas grand chose de lui, juste qu'il a été à la cour de Charles le Gros autour de 847. Il est célèbre en fait pour sa traduction d'un parchemin qui a été offert à Louis le Pieux (le père de Charles le Gros) par l'empereur byzantin Michel II, en 827. Le parchemin était en grec et avait été rédigé à la base par un certain Denys l'Aréopagite. C'est Jean Scot qui va en faire la traduction, qui va introduire la pensée de Denys en Occident.

Mais quelle est donc la pensée de ce Denys ? Eh bien, elle est centrée autour de la lumière. En fait, Dieu est « le Père de toutes les lumières » et le Christ « le premier rayonnement », celui qui a donc révélé le Père au monde terrestre. Plus largement, le monde qui nous entoure serait une immense lumière qui est composée d'une infinité de plus petites lumières qui sont des sortes de lanternes, qui je me permets l'analogie. Et là, où ça devient intéressant, c'est que s'il semble y avoir une distance incroyable entre le monde du Seigneur et notre monde, elle n'est pas infranchissable, car les lumières, parfaitement ordonnées, peuvent nous guider jusqu'au Paradis. En gros, pour résumer, les choses visibles sont des lumières qui sont des reflets de la lumière de Dieu et peuvent donc nous guider jusqu'à lui.

Ce processus d'ascension du monde terrestre au monde immatériel, c'est ce qu'on appelle la « voie anagogique » : et cela justifie la création d’œuvres d'art de grande beauté (harmonieuses) qui nous rapprocheraient de Dieu !

De fait, Jean Scot a milité pour l'usage de figures dans l'iconographie et il a fait le parallèle entre le pouvoir divin (immatériel) et le pouvoir royal (qui s'exprime sur Terre). Cela a évidemment eu une influence sur Charles. D'ailleurs, au voit la création de plusieurs manuscrits très intéressants, vers la fin de son règne, notamment le Codex Aureus de Saint-Emmeran, dont voilà une double-page ci-dessous :

« Charles sur son trône et l'adoration de l'Agneau », Munich, Bayerische Staatbibliothek:
 

Le Codex Aureus a été réalisé vers 870. C'est un des documents les plus somptueux que nous avons de cette période. Comme son nom l'indique, il est entièrement rédigé en lettres d'or (Le Livre doré, en latin). Je ne suis pas sûr que cela soit particulièrement bien visible sur les deux images ci-dessus, mais il faut s'imaginer que les images étaient pailletés de points multicolores qui pourraient renvoyer à l'idée des lanternes que nous avons évoquées un peu avant. A gauche, vous pouvez voir le roi Charles sur son trône qui contemple la scène de l'adoration de l'Agneau par les vingt-quatre Vieillards, ce qui illustre un passage de l'Apocalypse (si vous voulez lire le passage, c'est l'Apocalypse, chapitre 4, versets 4 à 11 : lien). Cela doit d'ailleurs être la copie du décor de la voûte d'Aix-la-Chapelle. Pour commenter un peu l'image, il faut la remettre dans son contexte, c'est-à-dire le couronnement de Charles à Metz, en 869, donc des prétentions à se rapprocher de son illustre grand-père Charlemagne. Mais évidemment, comme nous l'avons vu depuis tout à l'heure, il y a un lien évident entre la figure du roi et le mystère de la théophanie (= apparition).

Plus généralement, l'or et les pierres précieuses apparaissent comme des supports pour transporter et transmettre la lumière de Dieu. L'exégèse textuelle accorde d'ailleurs aux pierres qu'on retrouve dans l'Apocalypse différents rôles symboliques. De même, on va assister à une multiplication des intailles (= cristaux qui sont gravés en creux et qui peuvent servir de sceaux) dans du cristal de roche. En effet, ce matériau est considéré comme de l'eau, de la glace. Il a donc des propriétés de transparence, mais aussi de dureté. C'est quelque chose qui permet de représenter le baptême dans les exégèses. Histoire de développer la comparaison, il faut opposer le cristal clair qui a été offert aux anges par Dieu aux péchés des hommes. Car les hommes sont faits de terre et peuvent pécher, il ne sont pas incorruptibles. Sinon, l'eau peut représenter l'état premier du Christ jusqu'à la Passion et il a été transformé en cristal durant la Résurrection. On retrouve encore le caractère incorruptible du cristal. En voilà un exemple (image, désolé je ne trouve pas mieux).




Bref, l'époque carolingienne a été un chantier pour la réflexion et l'expérimentation artistique, comme on l'a vu. N'oubliez pas que l'art à un caractère didactique et qu'il permet de transmettre des choses que les illettrés ne peuvent pas chercher dans les textes. On aurait ainsi pu parler des sculptures qui étaient visibles par tous. L'art s'ouvre aussi à une dimension symbolique plus grande qui est fondée sur une meilleure compréhension des Écritures saintes, d'où un renouveau de l'exégèse. En cela, il n'est pas possible de dissocier la révolution artistique de la révolution religieuse, car l'art se nourrit d'une réflexion théologique et de la doctrine chrétienne.

L'image, en tant que miniature ou objet, y prend une place considérable comme l'un des moyens d'expliciter le divin, dans un processus de commentaire et de concordance qui n'est pas sans rappeler l'exégèse. C'est quelque chose qui se trouve à l'opposé de l'iconographie byzantine où on ne trouve que des images-types qui véhiculent des idées toujours bien définies. Mais cela sera le sujet du prochain billet.


Bibliographie non-exhaustive
- Joëlle Alazard-Fontbonne (que vous pouvez suivre sur Twitter !), « La commande artistique et littéraire de Charles le Chauve »
- Jean-Pierre Caillet, L'art carolingien
- Jérôme Baschet et Jean-Claude Schmitt, L'image. Fonction et usages des images dans l'Occident médiéval
- Michel Sot, Références et modèles romains dans l'Europe carolingienne: une approche iconographique du prince
- Influence de l’art carolingien sur la sculpture de quelques grands maîtres romans d’Auvergne et du Rouergue
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Xin Eohp
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Dim 29 Avr - 11:48

Génial comme concept de topic ! Aimant beaucoup l'Histoire, je ne peux dire non à une telle idée !
Des quelques paragraphes que j'ai lu, tu écris de façon agréable et fluide, c'est un plaisir à parcourir !
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Sam 12 Mai - 19:03

J'aime aussi beaucoup l'histoire ^^
Ce ne serais pas plus simple de faire un sujet par billet je pense que ça pourrait aider a plus orienté les discutions
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mer 16 Mai - 9:49

Merci à vous deux, déjà ! Je sais que Byzance prend du temps, mais entre les partiels et tout plein de trucs, je n'arrive pas à trouver comment aborder cette géante période historique, pour la rendre accessible (en plus, j'ai eu envie de faire des Billets Littéraires, mais mon lectorat sera encore plus réduit, ahah).

Citation :
Ce ne serais pas plus simple de faire un sujet par billet je pense que ça pourrait aider a plus orienté les discutions
Je n'ai pas vraiment envie, parce que tout s'ancre dans la séquence sur les Siècles obscurs. Chaque partie apporte, j'espère que je l'ai fait sentir, un élément de réponse à notre problématique principale. Donc je suis plutôt défavorable à cette idée.

Si les gens veulent discuter et poser des questions, il ne faut pas hésiter, je suis là pour répondre. Mais je ne vais forcer personne, ni briser artificiellement la cohérence de ma dissertation pour ça. Yukiko 1


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Sacha
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mer 16 Mai - 11:08

Grâce à ton sommaire, on peut facilement discuter et retrouver rapidement la suite de la lecture.

Je suis d'accord avec toi pour mettre tout ça en un seul topic. Mais tu en feras d'autres sur d'autres sujets dans de nouveaux topic probablement ^^


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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mer 16 Mai - 12:14

Oui, voilà, c'est l'idée. Je veux avoir une thématique clef et la brasser à travers différents billets qui sont complémentaires.
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Sam 19 Mai - 0:34

Que c’est bien écrit...j’ai appris beaucoup de choses grâce à toi, merci beaucoup !
C’est fou comme l’on est mal renseignés en cours en ce qui concerne le Moyen-Âge. Je n’en ai que de lointains souvenirs assez dispersés et vagues mais je me souviens bien en revanche que l’on nous résumait le tout par effectivement le terme de « Période Obscure » (bien que je me demande encore de quelle façon ils ont pu penser que l’on pouvait résumer  une période de plusieurs siècles aussi simplement). Ce qu’on appelle la Renaissance en comparaison se trouve être bien plus régressive que l’on ne le croit, notamment au niveau du pouvoir détenu par les femmes qui se trouve largement diminué.
Merci beaucoup pour ton travail en tout cas, très enrichissant !
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Sam 19 Mai - 1:34

Merci beaucoup !

Je l'ai un peu évoqué, mais je vais essayer d'éclairer un peu plus ta laterne. Nous avons vu plus haut que l'idée d'un Moyen Âge sombre est hérité de la pensée des Lumières qui s'oppose à un « obscurantisme », créé de toute pièce, il est vrai. C'est une vision qui a été entretenue par les historiens lors de la création de la discipline historique, au XIXe siècle. En France, nous avons le célèbre Jules Michelet, historien officiel de la République, qui a été très sévère avec la période.

Il y a plusieurs raisons qui expliquent cela. L'idéologie, évidemment, mais aussi un manque cruel de sources. Certains ont fait le choix d'éluder certaines zones géographiques. Ainsi, les grandes avancées qu'il y a eues en Angleterre, en Espagne ou en Orient, pendant les trois siècles qui ont suivi la chute de Rome ont été délaissés, alors que ce furent des grandes révolution culturelles.

Bien sûr, il y avait des mouvements de déstabilisation, comme nous l'avons mentionné, avec les Sarrasins, les Vikings et les Slaves. Plus tard, on aura la Guerre de Cent Ans et la peste noire. Tout ceci est à nuancer, même si on ne peut pas dire que c'était une époque où il faisait bon vivre (la trilogie épidémie-famine-guerre était une réalité).

Mais l'historiographie des cinquante dernières années essaie de briser le mythe. Malheureusement, ça reste encore des travaux de spécialistes et tous les professeurs de l'école au lycée n'ont pas forcément pris la peine d'aborder le Moyen Âge sous un angle plus vertueux.

Dans tous les cas, je te rejoins évidemment sur la place des femmes qui connaît une très nette dévaluation après le Moyen Âge, dans tous les domaines.



La suite (Byzance et l'iconoclasme) arrivera sans doute la semaine prochaine, je pense. J'essaie de faire une pause dans ma vie un peu et je m'y remets, ahah.
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mer 22 Aoû - 17:33

Sans vouloir te forcer à continuer ME, j'espère que tu n'as pas oublié la suite ^^
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MessageSujet: Re: Les Siècles obscurs étaient-ils si obscurs ?   Mer 22 Aoû - 20:24

Ahah, non, j'ai prévu de reprendre cela à la rentrée. J'avoue que les vacances m'ont un peu assommé au niveau des différents projets.
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